Kiguminoie

Non, je ne suis pas bilingue en japonais mais ça ne m’empêche pas d’être sensible à cette petite perle qu’on m’a récemment envoyé (merci Manu!) et que je partage ici pour le plaisir des yeux!

Il s’agit d’une vidéo sur la charpente traditionnelle japonaise qui n’a à priori rien à voir avec l’ébénisterie traditionnelle occidentale mais qui se penche sur la question de la concurrence de la machine quand on travaille à la main.
L’échelle des réalisation et les techniques diffèrent, certes, mais le matériau utilisé reste le même, les outils mis en œuvre sont semblables. D’ailleurs même si on a comme moi quelques difficultés à comprendre le japonais et qu’on n’est pas très doué en anglais, les images sont ici très instructives et parlent d’elles-même.
Les yeux regardent et le cœur apprend.

(tiré d’une discussion qui questionne la nécessité de travailler à la machine):

« Si tu n’es pas en mesure de travailler au ciseau à bois avec un bon niveau de précision, il n’y a aucune raison de travailler avec des outils à main »

Turo Abo – [17:09]

Charpentier, menuisier, ébéniste?

On me demande souvent: « Seb, c’est quoi ton domaine? La charpente? La menuiserie? L’ébénisterie? »

Jusqu’à il y a quatre ou 5 ans, je pensais en toute honnêteté être menuisier: pour moi, l’ébéniste définissait un artisan qui s’attèle à la réalisation de meubles à partir d’essences communes de bois (et donc peu onéreux) qui sont plaquées d’essences de bois plus noble.
A l’époque, je n’étais pas loin de penser que cette pratique n’avait d’une certaine manière rien à envier à celui qui colle un autocollant turbo à l’arrière de sa Renault Fuego ce qui éthiquement parlant m’en éloignait fortement. Et puis mon argument principal – et néanmoins erroné – était qu’au contraire de ce que je pensais être de l’ébénisterie, je mettais en œuvre du bois massif non plaqué.

Or je retrouve souvent une confusion dans la bouche des gens entre les différents corps de métier liés au bois. Et même si la frontière entre les différentes pratiques sont parfois ténues, voici un peut le fruit de mes réflexions et de mes recherches:

La Charpente est le domaine du travail du bois qui porte le moins à la controverse: le domaine de la charpente recouvre la conception, la taille et la pose de structures en bois mises en œuvre dans le gros œuvre du bâtiment. La charpente touche directement à la structure du bâti et on parle de charpente de couverture, de plancher, de ponts, de machines, etc… Source wikipedia. C’est du lourd, du costaud. Les sections des pièces peuvent excéder 25cmx25cm et il est nécessaire de mettre en œuvre des machines de levage pour permettre le déplacement des pièces.

La Menuiserie. Le mot provient avec une grande vraisemblance de la contraction de deux mots: « menue » et « huisserie » (petites fermetures par opposition aux portes des châteaux qui barraient l’entrée aux assiégeants). La menuiserie s’attèle donc à la réalisation des fermetures du bâtiments: portes, fenêtres, volets et persiennes. En tout état de cause, aux réalisations rattachées au bâti (plancher, escaliers, aménagement, etc…). Et j’en veux pour preuve que le métier de menuisier est un métier réglementé qui nécessite l’obtention d’un CAP pour pouvoir exercer et qui fait l’objet d’une garantie décennale dans le cadre de son activité.

L’Ebénisterie provient étymologiquement du mot ébène et traduisait traditionnellement l’aptitude d’un artisan à plaquer un meuble d’une essence différente et de plus grande noblesse que l’essence de bois qui constitue la structure du meuble. L’artisan peut s’installer à son compte sans nécessairement être titulaire d’un quelconque diplôme.

Je précise « traditionnellement », parce que si je m’en réfère à Wikipédia, la définition de menuisier (que je trouve personnellement un peu succinte et légère) ou d’ébéniste donnée par le site se rattache à la forme traditionnelle de chacune des deux professions.

Or, il me semble que ces deux métiers ont évolué au cours des dernières décennies et le menuisier aujourd’hui se définit davantage comme l’artisan qui travaille différentes matières (dont le bois bien évidemment, mais également l’aluminium et le PVC) pour la fabrication de réalisations qui vont venir et améliorer le bâtiment en tant que tel (escaliers, fenêtres, parquets, cloisons, etc…) tandis que l’ébéniste est davantage rattaché à la réalisation de meubles qui sont autonomes et donc indépendants du bâti.

D’ailleurs si les différents sites que j’ai pu consulter ne sont pas totalement unanimes, un consensus semble néanmoins se dessiner. Si l’un d’entre eux reste flou sur la différence entre ébéniste et menuisier en se rattachant à une définition plutôt classique de chacun des deux métiers, les autres se rattachent à l’idée que le menuisier travaille effectivement sur le bâti en mettant éventuellement en œuvre des matériaux autres que le bois pour réaliser des portes, des fenêtres, installer du parquets, concevoir et fabriquer des escaliers, poser de l’agencement (des meubles attachés au bâti, donc) pendant que l’ébéniste lui produit des meubles autonomes en bois massif (plaqué ou non) dans une démarche, et c’est sa spécificité, plutôt teintée de création artistique.
Alors, on n’est bien d’accord, ce n’est pas la force du nombre qui donne un caractère véridique à ce type de définitions mais il faut bien avouer qu’il y a tout de même une certaine cohérence dans cette manière de tracer les lignes de séparation entre ces deux disciplines.

Une manière simple (et simplificatrice, je le reconnais), s’il me fallait résumer le propos: si la réalisation vous suit au cours d’un déménagement, c’est de l’ébénisterie. Si elle doit rester sur place, c’est de la menuiserie.
A moins que vous ne déménagiez de Vierzon à Pitibon-sur-Saône avec les volets sous le bras auquel cas, je serai en mesure d’estimer qu’il s’agit d’une activité qui relève purement et simplement du sabotage d’article de blog!

Ainsi, si à l’époque j’étais convaincu que la menuiserie correspondait au type de réalisations que je faisais, le domaine du travail du bois que j’embrasse est en réalité et sans aucune ambiguïté l’ébénisterie.

Alors… Viva l’ébénisteria! Viva!

Chaise traditionnelle galloise
Chaise traditionnelle galloise (de type Windsor)

Sources
https://www.artisan-ebeniste.com/difference-ebeniste-menuisier/
http://www.esm-tn.com/quelles-differences-entre-un-menuisier-un-ebeniste-et-un-charpentier/
https://www.vallon-faure.com/toutes-les-breves/vie-de-lentreprise/differences-entre-menuisier-vs-ebeniste/
https://travaildubois.wordpress.com/2017/11/13/1-la-difference-entre-un-menuisier-et-un-ebeniste/
https://www.laculturegenerale.com/charpentier-ebeniste-menuisier-difference/

De l’emploi intelligent du matériau bois: la reconstruction de la Charpente de Notre Dame

Mon oncle travaille en tant que chercheur dans un laboratoire affilié au CNRS en physique nucléaire.

Ça ne s’invente pas: il en faut toujours un dans la famille et c’est tombé sur lui, mais j’ai toujours trouvé bizarre de constater du haut de mes neuf ans que quand on éteignait la lumière, il brillait encore…

Quel rapport avec Notre-Dame?

À l’époque trainaient chez lui des numéros de la revue « La Recherche » ou du « Journal du CNRS ».  Et je trouvais ces magazines proprement imb!£@ble… Pardon… Austères et rébarbatifs.  La mise en page était d’une sobriété qui n’avait d’égale que le programme de production des kolkhozes de l’entre-deux guerres et les textes, d’un ennui rare, me parlaient autant que l’œuvre de Kant pouvait le faire à un collégien de 13 ans. Et je suis resté avec cette opinion pendant des années…

Jusqu’à aujourd’hui.

Aujourd’hui je suis tombé sur cet article du Journal du CNRS qui montre la cohérence de la mise en œuvre traditionnelle du bois pour la reconstruction de la charpente de Notre-Dame de Paris.

Un article qui fait écho au premier atelier de la session que je propose sur « Les Fondamentaux du travail du bois à la main ».

Aujourd’hui, on rase gratuit!

Derrière le travail du bois à la main on imagine souvent un type baraque, chemise à carreaux, barbe volumineuse jetant copieusement du copeau à travers la pièce à l’aide de son rabot que des muscles saillants et moites de sueur viennent propulser…

Au risque de décevoir les bûcheronophiles, c’est rarement le cas…
Le travail du bois à la main n’est pas réservé aux golgoths: il suffit d’un peu de technique, ne pas être trop gourmand dans les passes et conserver ses tranchants bien affûtés pour envoyer du… bois justement. D’ailleurs, il y a des morphologies cotons-tiges qui rabotent de la planche avec bien plus d’efficacité que des gros balèzes clairement body-buildés.

D’ailleurs en parlant de tranchants bien affûté, il y a un autre phénomène qui arrive inévitablement: à force d’affûter ses outils et tester ses tranchants sur le dos de la main, il y a des chances pour que votre menotte finisse par montrer – temporairement du moins – des signes de capillarité défaillante…
Vous saurez alors très vite si la personne avec qui vous êtes en couple vous aime pour ce que vous laissez transparaître ou pour ce que vous êtes, vraiment, tout au fond de vous à l’intérieur du cœur…!

#aujourd’huionrasegratuit

On n’est jamais à l’abri…

Non, décidément, on n’est jamais à l’abri d’une coquille… J’ai beau avoir eu la chance de travailler avec des intégrales triples, des équations aux dérivées partielles, avoir eu à me frotter aux notions mathématiques avancées de topologie, il m’arrive tout de même de faire des erreurs d’inattention en manipulant des formules pourtant bien plus simples.

C’est ce qui s’est passé quand j’ai rédigé l’article sur la réalisation d’un plateau de table rond paru dans le n°206 du magazine Le Bouvet: la formule donnée page 11 qui permet de calculer la demi-longueur hi de lame constituant le plateau est erronée.

Cette formule s’appuie sur le théorème de Pythagore qui stipule que dans un triangle rectangle, le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux côtés. Or c’est bien un des côtés du triangle rectangle que l’on recherche:

La formule du calcul de la longueur de lame est donc fausse:

et doit être remplacée par la formule suivante:

Si un dicton populaire dit « seuls ceux qui ne font rien ne font pas d’erreur », je préciserais qu’on est tout de même en droit d’attendre de ceux qui font qu’ils le fassent bien. Je m’attacherai dorénavant à être plus vigilant sur la relecture de mes formules.

Bonne lecture!

Outilleurs sur bois

Outilleurs sur bois est Reportage de la Radio Télévision Suisse, tourné dans les années 1980 dans les environs de Genève.

Ce reportage est intéressant à plus d’un titre. Les images qui semblent dater d’une autre époque permettent d’observer des gestes très efficaces pour le travail du bois à la main, je pense notamment au travail à la varlope à fût en bois avec le coude de la main non dominante en l’air et le parage de surfaces à l’épaule. Elles montrent des outils rares, notamment ce ciseau à chanfreiner les arêtes, et c’est une occasion rare de rencontrer des gens riches et touchants qui sont aux antipodes de la start-up nation du XXIème siècle.

Et puis si vous êtes nostalgique de l’accent suisse du canton de Genève, il y a des chances pour que vous versiez une petite larme!

Très belle année 2021 à vous tous et tous mes vœux de plus beaux copeaux!

Dis-donc, gros, ça bouge dans la Meuse…!

(On dirait un titre de la Gazette de Bar-le-Duc!!)

Lucas Mainferme?

Vous connaissez très certainement…!? Il s’agit d’un bonhomme qui travaille le bois aux outils à main, qui a écrit plusieurs articles pour Le Bouvet. Il alimente régulièrement sa chaîne Youtube Chantier La Vivacia avec des vidéos sur le travail du bois à la main.

Lucas, c’est un bonhomme au sens étymologique du terme.

Nous nous sommes rencontrés sur le salon Habitat et Bois d’Epinal, il y a bientôt un an.

Après les sérieux doutes liés à sa tenue du fait de la crise du COVID, j’en profite pour vous glisser l’information réjouissante qui confirme cette année le Salon Habitat et Bois (du 17 au 21 septembre 2020). Est-il nécessaire de vous dire que tout comme l’année dernière, alors que la barre était déjà placée bien haut, nous sommes en train de concocter un programme aux pe-tits oi-gnons, programme à destination de toutes celles et ceux qui viendront pousser les portes de l’atelier Touchons du bois…?  Woppoppop, on ne va pas divulgâcher: je vous en dirai plus le moment venu.

Nammé-dites-don, ça s’appelleré pas un tizeurreu, heim??!! (À lire avé l’accent du sud, bénnévidammam!)

Il y a un an donc, nous nous sommes retrouvés avec Lucas dans la capitale des Vosges parmi les Daniel Verdier, Michel Auriou, Boris Beaulant de l’Air du bois, Franck de Créolignum et toute une bande de joyeux drilles.  Même Yann Birken nous a rejoint avec son mug à café!

Et avec Lucas ça a tout de suite accroché: on est mu par la même passion, par la même flamme.  Et ce qui m’a d’emblée plu chez lui, c’est que notre approche pourtant très différente de la pratique du travail du bois aux outils à main (la vie nous a fait emprunter des chemins bien différents…), cette complémentarité, apporte à nos discussion et nos échanges une richesse et une épaisseur insoupçonnées.

Alors ça fait quelques mois que les technologies modernes de la communication nous affranchissent des presque 650km à vol d’oiseau qui nous séparent physiquement, quelques mois que nous échangeons sur des sujet que la décence et la bienséance m’interdisent d’évoquer ici.

Vous vous en doutez, il n’est pas nécessaire d’être maître de conf. en géographie pour réaliser que la distance entre la Meuse et le Tarn ne facilite pas la mise en commun d’un atelier (ce n’est pourtant pas l’envie qui nous manque!). Pourtant, ça fait un moment que ça nous démange tous les deux de faire circuler nos savoirs et savoir-faire, un moment que nous titille l’envie d’ouvrir les portes de l’atelier pour accueillir des stagiaires.

J’ai par conséquent la fierté et l’immense bonheur de vous annoncer que c’est aujourd’hui le cas: Lucas vous ouvre les porte de son atelier le 5 Septembre pour discuter avec vous de son projet. Pour vous inscrire ou pour toute question, envoyez-lui un mail à mainfermeandco chez gmail point com.

Et puis de vous à moi, il y a le travail du bois certes, mais si vous devez être invité.e à manger la tarte à la mirabelle chez mamie ce jour là, ne vous posez pas de question, décommandez et gardez vos petits gâteaux pour chez Lucas: personnellement, je ne passerai pas à côté d’une très chouette rencontre!

David, Goliath et le travail du bois

On est un dimanche matin.  Entre la tartine et le café, je reçois une notification de commentaires d’article du blog dans ma boîte mail:

Bonjour Sébastien,
plusieurs années que je suis tes articles, et que j’acquière des outils manuels au détriment de l’électroportatif, merci pour tes partages et nombreux conseils.
Peut-être pas le lieu mais penses-tu qu’une pratique de la menuiserie exclusivement ou quasi exclusivement à l’aide d’outils manuels puisse, aujourd’hui ou dans un futur proche, être concurrentielle avec l’offre aujourd’hui existante mécanisée? Autrement dit, penses-tu qu’un artisan « manuel » puisse raisonnablement vivre de son activité professionnelle, face aux autres artisans « mécanisés »? Ou bien selon toi, le travail exclusivement manuel est-il réservé à une activité de loisir, de passion (non rémunératrice)?
J’aimerai croire qu’il peut y avoir une clientèle capable de préférer une démarche manuelle, plus longue, faisant davantage sens, avec moins d’impacts financiers (crédits pour les machines par ex.) ou environnementaux (baisse des ressources, conso d’énergies, etc.) et prête à une juste rémunération du temps passé. Mais n’est-ce pas un doux rêve? J’ai déjà l’impression que les menuisiers tirent la langue face à la grande distribution, jaune et bleu par exemple (pas partout il est vrai). La question se résoudra, je pense, d’elle même dans quelques décennies (avec la baisse des ressources disponibles), mais dans combien exactement?
Ton avis à ce sujet m’intéresserait.
Bien à toi,

J’étais en train de beurrer copieusement l’écran de mon portable en commençant à tapoter la réponse du bout de mes gros doigts qui venaient de constituer un semblant de tartine (quelle idée aussi de rédiger une réponse de bon matin, au milieu des miettes???) lorsque j’ai réalisé que je n’étais pas parti sur un modeste paragraphe et que la question tout comme la réponse méritaient qu’elles prennent une autre forme, celle de l’article que vous êtes en train de lire.
Donner
plus de visibilité à cette discussion et la sortir finalement de la confidentialité des commentaires permettra à tout le monde de prendre le temps de la lire et de l’enrichir!

C’est une vaste question que tu soulèves en ce dimanche et à mon niveau je n’ai hélas pas les outils de prospective qui me permettent de te donner la moindre date…! 🙂
Les réponses à ces questions sont loin d’être intuitives, tu l’imagines bien, et ça fait un moment que je réfléchis à cette problématique de fond: comment un artisan avec un minium de talent et qui inscrit son activité dans une démarche éthique et durable peut-il décemment vivre de son travail?

Alors sans pouvoir te donner de réponse toute faite, je vais te faire part de ma réflexion personnelle qui n’a rien de figée et qui ne demande qu’à être enrichie des échanges et de la discussion que l’on pourra tous avoir.  Parce que je doute en réalité que ce questionnement se limite non seulement à nos deux individualités mais également à notre domaine – le travail du bois – et je suis convaincu que l’on est nombreux à se poser la question…

En préambule, et c’est un fait, le travail du bois à la main n’est pas condamné à se cantonner à une activité loisir, loin de là. Il est actuellement pratiqué dans un cadre d’activité professionnelle.  De nombreux artisans, parmi lesquels des artisans d’art, travaillent aux outils à main. Ce choix est pertinent parce que l’investissement reste somme toute limité (en comparaison d’un équipement machine équivalent) et parce que le travail se fait sur des pièce uniques, sans parler de la touche que la main de l’homme laisse derrière elle et qu’aucune machine ne saura égaler.

Le premier constat que je fais est un constat froid, implacable, imparable et qui se place sur un plan purement et exclusivement économique.
Non, il faut être clair: un artisan équipé d’outils manuels, aussi doué et efficace soit-il, n’est pas en mesure de concurrencer les mastodontes de l’industrie de l’ameublement (tu citais à juste titre la marque d’ameublement jaune et bleue dont le nom commence par I et termine par -KEA 🙂 , mais il y en a d’autres). Avec une maîtrise sur l’ensemble de la chaîne, de la production de la matière bois (sylviculture intensive dont la production est boostée par les intrants chimiques), à la distribution et à l’après vente en passant par la conception (menée par une armée d’ingénieurs flanquée d’une armée de responsables marketing), la transformation ou la commercialisation, les grandes enseignes dans le domaine ont réussi à développer une activité d’une optimisation technique et d’une rentabilité financière jamais atteinte. Il leur est par conséquent possible, grâce à cette maîtrise de bout en bout de la production et grâce à l’économie d’échelle induite par la production en très grande série, de baisser les prix à un niveau presque indécent qu’aucun artisan ne pourra assumer. Ils ont réussi à démocratiser le mobilier design.  C’est le créneau sur lequel ils se placent, le goût du design restant très relatif et la beauté des lignes est pourtant très grossière, mais ça fonctionne.
Aucun artisan ne peut rivaliser sur ce créneau. Et tenter de concurrencer l’industrie sur son segment, celui du meuble de qualité médiocre à bas prix, est une course vaine et perdue d’avance.

Pourquoi ce modèle fonctionne-t-il? Simplement parce ce n’est pas de meubles dont il s’agit.  Ce ne sont pas des meubles destinés à assurer durablement leur fonction. Il s’agit en réalité d’objets qui prennent la forme de meubles mais qu’on ne peut décemment considérer comme tels.
Alors oui, ces objets ont des formes plutôt plaisantes, on ne peut le nier, mais avec la tripotée de designers payés au lance-pierre qui bossent derrière les catalogues, c’est tout de même la moindre des choses que les lignes soient un minimum travaillées.
Et puis il faut que ces lignes soient attirantes pour occulter le fait que ces objets font massivement appel à l’emploi de panneaux de particules.  Le panneau de particules présente l’avantage non négligeable pour les usines de ne plus travailler avec une matière sujette aux variations saisonnières d’humidité. L’industrie a trouvé dans ces panneaux la solution technique aux « insupportables caprices du bois »: elle transforme le bois en « non-bois », c’est à dire en un produit qui n’a plus aucune des propriété initiales du bois.  Cette transformation permet de le rendre digeste pour la machine. Parce que le bois massif reste une matière exigeante qui demande de la connaissance et du travail si on souhaite le mettre en œuvre convenablement et si le but de la production est que les réalisations soient durables (et il faut qu’elles le soient!). Le bois est, hélas pour les grands groupes, une matière qui n’arrive pas à rentrer dans les cases trop étriquées et contraignantes que le processus industriel exige. L’industrie doit alors tout d’abord réduire le bois en poussière pour dans un second temps le reconstituer de sorte que la machine puisse l’avaler. Et il faut croire (parce qu’on ne peut qu’en faire le constat) que cette débauche incroyable et contre-intuitive d’énergie et de matière – pour détruire le bois et le reconstituer – reste rentable économiquement parlant…

On en arrive alors à devoir considérer un second plan: celui des coûts cachés, c’est à dire des coûts que le consommateur final ne paye pas et qui n’apparaissent pas sur l’étiquette (éthiquette ??? 😉 ).  Or ces coûts pourtant bien réels ne se volatilisent pas.  Ils sont nécessairement supportés  d’une manière ou d’une autre par une entité tierce.
Je pense aux coûts environnementaux liés aux processus de production de matière première, au transport vers l’usine de transformation,  à la transformation elle-même, à l’emballage et à l’acheminement vers le centre de distribution, je pense également à la montagne de déchets de packaging et à l’emploi de plus en plus fréquent de matériaux qui s’apparentent bien plus à l’industrie pétro-chimique qu’à la production sylvicole. Je pense encore aux coûts sociaux que cette industrie induit chez les sous-traitants de second, troisième et quatrième niveau fréquemment installés dans des pays où le coût du travail est incomparablement plus bas et les protections sociales sinon inexistantes, du moins réduites à leur plus simple expression.  Et l’industrie fait aujourd’hui massivement appel à l’externalisation (sous-traitants en cascade) pour limiter les risques en terme d’image.  Tout ce qui dérange est relégué le plus loin possible pour éviter que la tâche sur la nappe ne vienne remonter par capillarité jusqu’à la maison mère.

Tout est fait pour que ces coûts réels soient le moins visible du consommateur et le plus difficilement accessibles par lui.

Et puis j’ai personnellement vécu une expérience qui me questionne grandement. Dans une grande enseigne réputée, j’ai acquis il y a de cela plusieurs années maintenant un cadre pour mettre en valeur une photo sur le mur de mon salon. J’ai fait le choix de ce cadre parce qu’il était, et j’en fus le premier surpris, constitué de bois massif et pourtant d’un prix somme toute très raisonnable. Quelques années plus tard, il me fallait encadrer une autre photo .  Même enseigne, même cadre, même lieu… Sans me poser la moindre question je l’ai emporté avec moi. Et quand je dis « le même cadre », il s’agit strictement du même modèle (même nom) et de la même couleur.
Et c’est en arrivant chez moi que j’ai réalisé la supercherie: le cadre en bois massif vendu dans les rayons quelques années auparavant s’est muté en vulgaires morceaux de MDF agrafés entre eux et plaqués d’une imitation bois.
Outre l’efficacité et la rentabilité redoutable de ce modèle économique vertical et concentré évoqué plus haut, c’est également sur ce type de pratiques plus que douteuses, sur la crédulité et l’ignorance des gens que la réussite de ce modèle semble s’appuyer. Et quand je parle d’ignorance, ce n’est certainement pas un jugement: est-il décemment possible de demander au commun des mortels d’être expert en tout???

L’artisan, s’il souhaite développer une activité pérenne, n’a d’autre choix, lui, que d’établir une relation de confiance avec ceux qui font appel à lui.

Donc non, contre ce rouleau compresseur, un artisan aussi doué soit-il ne peut rivaliser.

Mais je ne suis pas fataliste pour autant parce que je suis convaincu que pour vivre décemment de son travail, on ne peut faire autrement que de changer de terrain de bataille. Bizarrement me viennent en mémoire les épisodes d’X-or que j’ai eu l’occasion de voir pendant les rares moment où mes parents nous laissaient accès, mes frères et moi, à la télévision du salon. X-or, donc, dont chaque aventure faisait mécaniquement appel au même ressort au niveau du scénario: le pauvre homme-robot se prenait systématiquement une branlée astronomique tant qu’il combattait le méchant-monstre-hideux sur le plancher des vaches.  Or quand il changeait de dimension (c’est comme ça qu’il disait), là les rôles s’inversaient: le monstre était affaibli, la branlée changeait de camp et X-or parvenait à sauver l’humanité toute entière. Et je me souviens qu’à l’époque, minots, on poussait avec mes frères un soupir de soulagement et on s’en allait retourner jouer au légos une fois l’épisode terminé.
C’est très métaphorique mais ça illustre bien mon propos: aujourd’hui, je suis convaincu qu’il n’y a pas trente-six solutions et quoiqu’en disent certains, il n’y a pas de tigre à chevaucher (sic!). Je suis convaincu que ce n’est qu’en se plaçant sur le terrain de la qualité sans concession, de la durabilité, de l’éthique et du sur-mesure, de l’authenticité et de l’audace qu’un artisan pourra tirer son épingle du jeu. Parce que la moindre chose qui induit une perte de rentabilité, l’industrie l’exècre. Or tout ce qui n’est pas standard ou uniforme, tout ce qui sort du domaine du compromis marketing et qui s’apparente à de la production à la demande (et je ne parle pas de la customisation que les grandes marques de chaussures de sport proposent via leur site internet aux adulescents en mal d’identité), je parle de vraie personnalisation, de véritable sur mesure, tout ce qui implique la construction d’une relation durable, du lien et de l’échange, tout cela, l’outil industriel est incapable de le produire à un coût raisonnable.
Et je suis intimement convaincu que c’est précisément sur ce plan là que la solution se trouve pour l’artisan.

Maintenant, tant que l’ameublement sera considéré à l’instar du prêt-à porter comme un produit de consommation qui évolue au gré de nos humeurs, tant que ces biens seront mis en concurrence avec le forfait fibre-haut-débit et l’écran plasma (il ne s’agit pas là d’un biais de l’industrie mais bien de notre propre responsabilité en tant qu’acteur économique – l’industrie ne faisant que répondre à une demande identifiée comme forte), le schéma sera non seulement ruineux à long terme pour le consommateur mais le sera également sur un plan social, énergétique et environnemental. Et c’est une certitude, l’industrie sera toujours là pour produire ces objets en forme de meuble.
En revanche, si le meuble devient un bien  solide et durable, si nous, tout consommateurs que nous sommes, réalisons que la relocalisation de l’économie est un impératif pour que l’activité humaine soit durable, que les échanges économiques doivent se faire au bénéfice des individus pour leur permettre d’offrir des cours de danse et des ballons de rugby à leurs enfants et non à destination de grands groupes financiers qui s’appuient sur la production de meubles pour assurer leur rentabilité (grands groupes qui au passage auraient tout autant pu s’appuyer sur la production de marshmallow, de fer à repasser, de prestations sociales et d’aide à la personne ou de la construction d’avions), si nous réalisons que ce changement de paradigme aujourd’hui plus que jamais est une condition nécessaire à la durabilité de notre modèle de société, alors j’ai la conviction profonde que les meubles deviendront à nouveau des objets nobles et précieux et que les artisans, les vrais, auront et pour longtemps de très  beaux jours devant eux!

Une nouvelle pierre à l’édifice: le commentaire de Julien Hardy (artisan ébéniste) posté sur le groupe Facebook « Travail du bois/Outils manuels – non électriques »:

Ceci dit, et pour répondre à la question posée, les exigences du travail manuel, mariées aux contraintes financières me font répondre que seule une approche hybride peut fonctionner économiquement, et dans la durée. Corroyer le bois nécessaire à une armoire à la varlope prend un temps fou, et coûte fort cher en tendinites, quand on répète l’opération tous les mois pendant des années, croyez-moi. Il restera toujours une planche qui ne passe pas dans la dégau-rabo pour ressortir la varlope. Je crois qu’un atelier peut rester entièrement manuel, à l’exception du corroyage. Soit une scie à ruban pour déligner, et une dégau-rabo pour mettre aux dimensions. Ou au moins une raboteuse pour mettre à l’épaisseur après avoir aplani une face à la varlope (j’ai longtemops travaillé comme ça). Le gros de la clientèle (je ne dis pas son ensemble) ne regarde pas la façon dont est faite un meuble, mais seulement le rapport look-fonction/coût. Le gain énorme de temps apporté par la corroyeuse permet de concentrer sa main sur les assemblages et le surfaçage, soit le plus important, à mon sens, et permet d’approcher une forme de rentabilité. Et quand je dis rentabilité, je ne parle pas de piscine dans le jardin. 🙂

 

Deux articles en consultation libre

Le magazine Le Bouvet offre en consultation libre les deux articles sur lesquels nous avons travaillé ensemble et qui ouvrent la série consacrée au travail du bois à la main!

Une excellente occasion non seulement de se familiariser avec les différentes scies que l’on met en œuvre dans un atelier (scies égoïnes, scies à dos, etc…), de comprendre les différents types de dentures (géométrie, pas, etc…) et leurs applications, mais également de réaliser un banc de sciage qui constitue un outil incontournable pour scier les prédébits à partir d’une planche tout droit sortie de scierie!

Une généreuse initiative!

 

Banc de sciage

 

Le Forgeron et le Bûcheron

Je suis tombé tout récemment sur ce magnifique documentaire qui illustre la complémentarité essentielle qui existe entre l’artisan qui fabrique les outils et celui qui travaille le bois.

On est loin de la taille des tenons et du creusage de mortaises. Ces images montrent ce qui vient tout en amont: le bûcheronnage traditionnel à la hache et au passe-partout. Que ce soit pour le forgeron ou pour le bûcheron, il y a tout autant de beauté dans les outils, d’intelligence dans le geste et de profondeur dans la pratique.

Alors installez-vous confortablement et très belle séance!