En attendant Roubo…

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Une fois n’est pas coutume, en attendant le prochain projet qui se termine très très  bientôt et sur lequel je travaille depuis quelques mois maintenant (encore un projet majeur pour l’équipement de l’atelier), j’avais envie de partager un petit peu ce qui me passe par la tête quand les copeaux volent dans la pièce …

En effet, on oppose souvent le travail à la main et le travail à la machine…  Comme si la dichotomie était parfaite et qu’il fallait choisir un camp ou l’autre, celui des progressistes ou celui des réacs.   Comme si il fallait décider entre rentrer de plein pied dans la société consumériste et progressiste ou s’accrocher à la tradition quitte à verser dans le passéisme.

Certes, j’ai mon idée mais tout est une question de savoir ce qui est le plus adapté à ce que l’on veut faire et aux contraintes que l’on a (on parle voisinage, espace, poussières, volume du porte monnaie, etc…).
Alors c’est très consensuel comme position, j’en conviens, mais le but du jeu, ici, c’est de débroussailler un peu les idées reçues et autres préjugés sur ces deux manières de travailler le bois.

D’un point de vue très formel, parlons tout d’abord du travail à la main.

Avantages du travail à la main:

  •  silencieux
  • peu de poussière générée mais beaucoup de copeaux (qui augmente agréablement la température de votre intérieur en hiver ;) )
  • avec une cinquantaine d’outils, on réalise 99,9% des projets (cf. Chris Schwarz, « The Anarchist Toolchest »), mais il en faut une petite vingtaine pour commencer à s’en sortir dans la grosse majorité des projets.
  • budget d’équipement modéré
  • pas de consommation d’électricité
  • peu de consommables
  • nécessite peu d’espace de travail
  • on peut faire tout l’entretien soi-même (affûtage des lames rabot, scie, ciseaux, etc…)
  • adapté pour le prototypage et la toute petite série
  • aucun électron n’est maltraité lors d’une session de travail du bois à la main
  • aucune nécessité de fabriquer et entreposer de nombreux gabarit
  • les blessures engendrées par la manipulation des outils, à moins de vraiment le chercher, restent superficielles
  • adapté à des techniques utilisant des mesures relatives
  • permet un travail d’une grande précision
  • c’est un travail qui demande de la finesse et beaucoup de réflexion
  • permet d’appréhender et comprendre la matière bois de façon beaucoup plus complète parce que plus directe
  • rend le travail du bois gratifiant

Inconvénients du travail à la main:

  • demande de l’expérience et un certain tour de main (cf. internet qui est une mine d’or sur les techniques)
  • demande un entretien régulier des outils (huiler les semelles de rabot, affûtage régulier, etc…)
  • enlever beaucoup de matière demande du temps et beaucoup d’huile de coude ou à défaut il faut utiliser la bonne technique
  • on se blesse plus fréquemment avec les outils à main
  • technique peu adaptée pour les moyennes et grandes séries (à partir de 3+ pièces)
  • moyennement adapté aux méthodes modernes de fabrication (à partir de plan, basée sur des mesures absolues)
  • le budget muesli augmente!

Et de l’autre côté,

Avantages du travail à la machine:

  • adapté à la moyenne et grande série
  • une fois réglée, ça va vite et ça avale de gros volumes de bois
  • adapté donc pour enlever beaucoup de matière
  • adapté aux grandes surfaces de bois à travailler
  • adapté aux mesures absolues
  • les blessures sont peu nombreuses

Inconvénients du travail à la machine:

  • en revanche, lorsqu’on se blesse, ça se termine très vite aux urgence avec une hémorragie sérieuse, le sectionnement d’un (ou plusieurs) doigts…
  • technique qui produit beaucoup de poussière
  • nécessite un système d’aspiration conséquent
  • méthode de travail gourmande en temps de réglage
  • budget d’équipement élevé
  • consommables (patins de ponçage, fraises de défonceuse, etc…)
  • Machines lourdes, bruyantes, onéreuses et encombrantes
  • nécessite beaucoup d’espace à équipement équivalent
  • nécessité d’externaliser l’entretien ou à défaut de s’équiper d’affûteurs de lames de scies circulaires par ex.

Alors étant donné la configuration particulière de mon « atelier » (c’est mon appartement) et le peu d’espace à disposition, je privilégie le travail à la main et ne sollicite la machine que lorsqu’il me faut percer parfaitement perpendiculairement (par fainéantise) ou raboter des gros volumes de bois.  Et des associations ou autres ateliers participatifs sont implantés aux quatre coins de la France et mettent à la disposition de ses adhérents des dégau-rabo et autres machines…  Et ils vous forment avec le sourire!

Non pas que j’utilise exclusivement des outils à main, j’emploie aussi la machine quand les volumes à débiter sont importants ou les opérations sont répétitives, mais il y a une autre dimension essentielle pour moi dans le travail à la main: les objets fabriqués à la main ne sont que le produit de notre propre savoir faire, de notre propre réflexion et de notre seule sueur.  Ce sont surtout des objets qui sont de fait construits pour durer, pour peu que les techniques employées soient conformes aux règles de l’art, et qui donc sortent du cercle de la consommation de meubles, d’outils et de matière.

Le travail du bois à la main est pour ce qui me concerne un acte radical qui a pour objet de casser ce cercle de remplacement continuel.
Il s’agit d’un acte qui prend racine dans le temps et s’inscrit dans la durée, à la fois de par le temps que nécessite l’acte de fabrication mais aussi de par la longévité de l’objet produit.
Radical en ce sens qu’il marque une réappropriation des savoirs et savoirs-faire, ainsi que la sortie d’une logique envahissante qui tend à laisser à d’autres le soin de faire et de penser pour nous la forme de nos intérieurs.
Et il va du bois comme de nombreux autres domaines…
C’est en cela radical qu’il s’agit d’aller à contre-courant et retourner au plus près de la matière, de diminuer les intermédiaires pour sentir la résistance au coup de ciseau qui permet de comprendre le fil du bois que l’on travaille mais aussi le niveau d’usure du fil de l’outil, ces petits signes imperceptibles qui font qu’entre la pièce, l’outil et soi se tisse un lien intime, ultime, presque fusionnel, qui permet au final d’aboutir à la forme désirée…

Sur ce,  je retourne à mes moutons: j’ai un établi à faire avancer…!